jeudi 19 juin 2008

obsessions littéraires (2) - William Faulkner

(...) Peut-être simplement ne pensa-t-elle jamais qu’il pût y avoir un être aussi proche d’elle que son enfant unique né de son propre sein et à qui elle dût avouer combien on l’avait humiliée et combien elle avait souffert. Ou peut-être lui avait-elle déjà dit avant qu’il ne fût assez grand pour comprendre ce qu’on lui disait, elle l’avait déjà dit tant de fois et avec tant d’insistance que les mots n’avaient plus de sens pour elle non plus, parce qu’ils ne devaient plus en avoir et qu’elle était arrivée au point où lorsqu’elle se figurait le dire, elle se taisait et que quand elle se croyait muette ce n’était que la haine, la rage, l’insomnie, la rancune. Ou peut-être ne tenait-elle pas encore à ce qu’il le sût. (…)

Il était trop jeune pour percevoir quelque chose de cohérent dans cette fureur, dans cette haine, dans cette brusquerie maladroite (…) Il n’éprouvait qu’une simple curiosité, il se créait à lui-même (sans l’aide de personne, car qui l’aurait aidé ?) son idée personnelle sur ce Porto-Rico, cet Haïti ou ce n’importe quoi dont il comprenait vaguement être venu, comme les enfants bien élevés le font du Ciel, du carré de choux ou de quelqu’endroit d’où ils soient venus sauf que le sien était différent car on n’était pas censé (en tout cas votre mère n’en avait pas l’intention) y retourner jamais (et peut-être, quand vous auriez son âge, seriez-vous épouvanté, vous aussi chaque fois que vous découvririez tapi au fond de vos pensées quelque chose dont simplement l’odeur ou le goût pourrait ressembler à un désir d’y retourner). Vous n’étiez pas censé savoir quand ni pourquoi vous l’aviez quitté, uniquement que vous en aviez fui, que la puissance, quelle qu’elle fût, qui avait créé cet endroit-là pour que vous le haïssiez vous avait également chassé de cet endroit afin que vous puissiez le détester pour de bon et ne jamais lui pardonner au sein du calme et de la routine (pas exactement dans ce que vous appelleriez la paix) ; que vous deviez remercier Dieu de ne rien vous rappeler de cet endroit mais, en même temps, que vous ne deviez pas, que vous n’osiez peut-être pas l’oublier – lui ne se rendant peut-être pas même compte qu’il considérait comme admis que les autres gosses , eux non plus, n’avaient pas de père et que d’être arraché à peu près chaque jour à quelque innocente occupation, dans laquelle vous n’ennuyiez personne ou même ne pensiez à personne, par quelqu’un, parce que ce quelqu’un était plus âgé que vous, plus fort que vous, et être tenu pendant une minute ou cinq minutes sous une sorte de tuyau crevé d’incompréhensible fureur, de farouche tendresse, de désir de vengeance et de jalousie enragée faisait partie de l’enfance que toutes les mères d’enfants avaient subi de leur mère à leur tour, et leurs mères à leur tour, de ce Porto-Rico, de cet Haïti ou de ce n’importe quoi d’où venait tout ce monde mais où personne n’avait jamais habité. De sorte que quand il serait grand et qu’il aurait des enfants, il devrait, lui aussi, leur transmettre cela (et peut-être conclut-il sur-le-champ que c’était là trop d’histoires et de tracas et qu’il n’aurait pas d’enfant, ou, tout-au-moins, qu’il n’espérait pas en avoir) et par conséquent personne n’avait de père, personne n’avait un Haïti ou un Porto-Rico personnel, mais tous les visages de mères qui eussent jamais existé fondaient, à ces moments que l’on pouvait presque calculer, du haut de quelque obscur et antique affront, de quelque humiliation collective que la chair actuellement vivante et articulée n’avait pas soufferte mais seulement héritée ; toute la chair de tous les petits garçons qui marchaient et qui respiraient était issue de cette unique paternité ambiguë, abusée, obscure, et c’était pour cela qu’elle fraternisait, éternelle et ubiquitaire, partout sous les soleil…(...)
Absalon ! Absalon ! (L'imaginaire. Gallimard)

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