dimanche 27 juillet 2008
inventaire
Je pars. Il faut faire l'inventaire. Dresser les listes. Tant de choses dans la tête. Des millions d'objets. Des millions de pensées. Des millions de souvenirs. A multiplier par autant d'univers parallèles. Ca s'entrechoque, ça fait du bruit, ça interroge. Et parmi tous ces mouvements intérieurs, toutes ces divagations, le quotidien incontournable. Je dresse les listes. Ne rien oublier. Gérer le passé, le présent, les futurs. Futur possible, futur probable, futur hypothétique. Rien n'est jamais sûr concernant le futur. Alors mon cerveau anticipe en permanence. Ce sont les peurs qui le commandent dès qu'il se laisse aller. Tout prévoir, tout imaginer, tout évaluer. On n'est à l'abri de rien. Débordement. Tout se mélange, le quotidien, les tâches à effectuer. Il faut réussir à trier pour survivre. Distinguer les priorités. Accepter de renoncer. Ne pas laisser la machine s'emballer. Alors, je fais des listes. Tirets devant chaque mot. Croix ensuite, lorsque le problème/la question/l'idée est résolu/posée/soupesée. Ne rien oublier. Si tu oublies, tu es faible. Si tu es faible, tu es mort. Mais si tu n'oublies rien, si tu apprends à faire avec. Voire même, si tu apprends la bienveillance. Alors là, oui. Là, ça ira. Et si ça trouve, parfaitement bien. On respirera. On sera bien. Tous. Alors, là, oui. Ce sera bien.
vendredi 18 juillet 2008
tous proches de la folie
C’est un jour ordinaire. Dans l’avion, en partance pour les Nuits de Ecrivains, je feuillette les quotidiens. La presse commente encore abondamment le quintuple meurtre de cet homme dépressif en instance de divorce. Dans les mêmes pages, je lis qu’un père de 40 ans a pendu ses deux fillettes de 2 et 7 ans. Pendues, oui, chez leur mère, dont il était séparé. Puis il s’est pendu à son tour. Chaque matin apporte son lot de nouveaux basculements. De folies pures. Quand plus rien ne fait sens, même pas la cruauté. Qui sont (étaient) ces assassins ? Des gens qui ont aimé, ri, vécu, fait des projets. Des gens qui nous ressemblent. Ou ressemblent à un cousin, un ami, un collègue, un voisin. Pourquoi, comment ont-ils plongé jusqu’à l’irréversible ?
Certains cerveaux parviennent à résister lorsque le désespoir se pointe, quand le fond de l’impasse surgit. D’autres non. Ca fragmente, ça fissure, ça s’emballe. Ca explose. Sans doute ceux-là ne sont-ils pas outillés de la même façon. Histoire d’enfances, d’itinéraires. Car au fond qui n’a pas connu de pulsion violente ? Je me souviens d’une émission de radio au cours de laquelle une jeune mère affolée interpellait un psychiatre : « je ne supporte plus les cris de mon nouveau-né, il hurle sans arrêt, je ne dors plus, parfois j’ai envie de le jeter par la fenêtre pour que ça cesse, je suis un monstre ». « Non, Madame, avait répondu le médecin, vous n’êtes pas un monstre. Votre réaction est normale. Ce qui serait anormal, ce serait de rester parfaitement calme dans ce contexte. Tous les êtres humains ont à un moment ou un autre des pulsions extrêmement négatives et violentes. Ce qui fait justement que nous ne sommes pas des monstres, c’est que nous trouvons la force de faire taire. Le monstre est celui qui passe à l’acte. »
Il suffit pourtant de si peu de choses. Même journée, même journal : cette fois, c’est un pharmacien qui a oublié son fils de deux ans dans une voiture garée au soleil. L’enfant est mort. Et l’on reparle de monstre. On s’indigne, on le désigne comme un individu unique en son genre. Enfin, peut-on oublier son enfant ? Eh bien oui. La mère d’une de mes plus proches amies l’oubliait régulièrement. A la sortie de l’école, au supermarché, n’importe où. Dans sa tête, une idée chassait l’autre. Interrogé sur ce phénomène par le Figaro, un spécialiste en neurobiologie explique qu’un pan de notre mémoire est consacré à la vie quotidienne, ce qu’on vient de faire et ce qu’on a à faire. Mais il suffit qu’un élément extérieur interfère pour que cette mémoire disparaisse. Pour peu qu’on se concentre sur une autre tâche, on devient imperméable au reste : aucune chance de revenir à l’objet (ici, l’enfant), oublié.
Un élément, un événement, un mot, une image. Le rideau tombe, le noir s'abat. On ne joue plus, on est mort. Ca n'a pris qu'une seconde.
Ah, et puis, toujours dans la colonne des faits divers, cette info : en quelques jours, deux policiers se sont suicidés. Dans le bois de Vincennes pour l’un, en pleine rue pour l’autre. Une balle dans la tête. 23 policiers se sont donnés la mort depuis ce mois de janvier. Oui, il suffit de si peu de choses pour que tout parte en vrille, s’anéantisse. Semaine de fracas.
Certains cerveaux parviennent à résister lorsque le désespoir se pointe, quand le fond de l’impasse surgit. D’autres non. Ca fragmente, ça fissure, ça s’emballe. Ca explose. Sans doute ceux-là ne sont-ils pas outillés de la même façon. Histoire d’enfances, d’itinéraires. Car au fond qui n’a pas connu de pulsion violente ? Je me souviens d’une émission de radio au cours de laquelle une jeune mère affolée interpellait un psychiatre : « je ne supporte plus les cris de mon nouveau-né, il hurle sans arrêt, je ne dors plus, parfois j’ai envie de le jeter par la fenêtre pour que ça cesse, je suis un monstre ». « Non, Madame, avait répondu le médecin, vous n’êtes pas un monstre. Votre réaction est normale. Ce qui serait anormal, ce serait de rester parfaitement calme dans ce contexte. Tous les êtres humains ont à un moment ou un autre des pulsions extrêmement négatives et violentes. Ce qui fait justement que nous ne sommes pas des monstres, c’est que nous trouvons la force de faire taire. Le monstre est celui qui passe à l’acte. »
Il suffit pourtant de si peu de choses. Même journée, même journal : cette fois, c’est un pharmacien qui a oublié son fils de deux ans dans une voiture garée au soleil. L’enfant est mort. Et l’on reparle de monstre. On s’indigne, on le désigne comme un individu unique en son genre. Enfin, peut-on oublier son enfant ? Eh bien oui. La mère d’une de mes plus proches amies l’oubliait régulièrement. A la sortie de l’école, au supermarché, n’importe où. Dans sa tête, une idée chassait l’autre. Interrogé sur ce phénomène par le Figaro, un spécialiste en neurobiologie explique qu’un pan de notre mémoire est consacré à la vie quotidienne, ce qu’on vient de faire et ce qu’on a à faire. Mais il suffit qu’un élément extérieur interfère pour que cette mémoire disparaisse. Pour peu qu’on se concentre sur une autre tâche, on devient imperméable au reste : aucune chance de revenir à l’objet (ici, l’enfant), oublié.
Un élément, un événement, un mot, une image. Le rideau tombe, le noir s'abat. On ne joue plus, on est mort. Ca n'a pris qu'une seconde.
Ah, et puis, toujours dans la colonne des faits divers, cette info : en quelques jours, deux policiers se sont suicidés. Dans le bois de Vincennes pour l’un, en pleine rue pour l’autre. Une balle dans la tête. 23 policiers se sont donnés la mort depuis ce mois de janvier. Oui, il suffit de si peu de choses pour que tout parte en vrille, s’anéantisse. Semaine de fracas.
vendredi 4 juillet 2008
magie, miracle, mystique

Etonnantes dernières journées... Cela a commencé avec le festival du livre de Nice, où sous un soleil de plomb j'ai pu refaire le monde, ou plutôt disons, y travailler en compagnie d'auteurs passionnants, Michel Folco* ou Gaston Kelman, entre autres. Ah, au fait, Michel me raconte cette anecdote à peine croyable : il y a quelques années, le MIT aurait analysé l'arme "ultime" de la Chine. Il suffirait en effet de demander à tous les Chinois de monter sur une table et de sauter dessus à un signal donné pour engendrer un mouvement sismique en Californie. Cette arme-là, impossible de la contrer avec un traité de non-prolifération... Avec Gaston, essayiste explosif, nous évoquons la question Noire, je lui parle de cet étonnant "Journal d'un Négrier au XVIIIème siècle", écrit dans les années 1740 par le capitaine anglais Snelgrave. On discute beaucoup liberté, monnaie d'échange humaine, politiques nauséabondes... Et voici que quelques jours plus tard, Ingrid Betancourt est libérée. Sa première réaction : parler de miracle... Hop, la polémique est lancée. Moi je songe surtout à ce qu'elle va devoir gérer désormais d'émotions et de difficultés dans son rapport au monde. Interrogé sur les réactions des otages après une libération, un psychiatre évoque entre autres le risque de dissociation. Je bondis, ou plutôt mon coeur bondit : je n'ai pas été otage d'un groupe armé, mais j'ai moi-même expérimenté bien malgré moi ce phénomène, cet état, lorsqu'on se met à vivre, agir mécaniquement, luttant pour se reconcentrer, recoller constamment les morceaux du quotidien, les habiter, (en vain) en fait, on vit à côté de soi, les événements se déroulent sans qu'on puisse y trouver la moindre prise à laquelle s'accrocher, c'est une sorte de dédoublement épouvantable qui vous laisse sur le carreau, exsangue, tandis que votre entourage est perdu, vous identifie sans vous reconnaître, tente de vous secouer, s'effraie -et c'est bien normal, car vous faîtes peur à voir . Courage, Ingrid. Et puis quoi ? Au moment même où j'écris ces lignes, où je pense angoisse, pulsions, combats, je fais une nouvelle découverte qui laissera songeurs tous les enfants des années 70 : des chercheurs américains (Griffiths, Journal of Psychopharmacology) viennent de publier une étude sur les psilocybes, plus communément apppelé champignons magiques... Sans surprise, les volontaires en ayant absorbé ont effectué en très grande majorité une expérience mystique ou spirituelle. Ce qui est nouveau, c'est que, plus d'un an après, ils déclarent se sentir de mieux en mieux dans leur vie : bien-être, amour de la vie, force intérieure, vision positive... Leur appréciation de leur bien-être et de leur état psychologique n'a fait que croître. Comme si le psilo générait un effet bénéfique à long terme. Les chercheurs suggèrent donc, comme cela a déjà été le cas avec la marijuana, d'utiliser le champignon magique dans le cas de maladies très lourdes qui engendrent anxiété ou dépressions sévères, mais aussi dans le cas de dépendances. Le psilocybe est illégal un peu partout dans le monde, mais utilisé de manière notoire sur tous les continents et ça depuis des siècles, notamment bien sûr par les chamans. Les chercheurs défendent que son utilisation encadrée ne présente pas de danger (sauf bien sûr pour les personnes à tendance psychotique ou à problèmes psychiatriques lourds). Les quelques cas ayant ressenti de la peur pendant l'expérience n'en ont pas gardé trace ensuite. Pour les autres, que du bonheur... Vont-ils être entendus ? A suivre... En attendant, je vous laisse, c'est l'heure de l'omelette!
* Michel Folco, dernier ouvrage paru "Même le mal se fait bien" (Stock).Gaston Kelman, dernier ouvrage paru "les hirondelles du printemps africain" (JC Lattès).
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